Résumé
Première réalisation vidéo de Sylvie Laliberté, Bonbons bijoux montre l’artiste se glissant devant la caméra pour y parler de manière anodine, de tout et de rien, avec fantaisie et beaucoup d’esprit. Dans une succession de petits tableaux, un personnage candide, mi-femme mi-enfant, raconte des histoires ou chante avec drôlerie et poésie. Laliberté utilise le caractère privé et intime de la vidéo comme une nouvelle forme de narration. En toute conscience et connaissance de l’histoire de l’art et du regard critique, elle désamorce le piège narcissique qui s’y cache.
L'avis de Tënk
Je ne sais pas s’il s’agit d’un vrai souvenir – j’ai la fâcheuse habitude de voler des souvenirs à ma sœur jumelle ou d’en inventer à partir de rêveries – mais il me semble avoir découvert Bonbons bijoux lors de ma première visite au MAC, vers l’âge de 12 ou 13 ans. Dans mon (peut-être fabriqué) souvenir, j’avais été complètement estomaquée. Qui est cette espiègle fée qui se filme en gros plan? Pourquoi a-t-elle décidé d’enregistrer cette inclassable performance langagière? À qui s’adresse-t-elle? Est-ce possible que ce soit à moi, jeune fille qui cherche de quel matériau est faite la vie? Pourquoi ces grands yeux bruns et cette bouche expressive me donnent à la fois l’envie de pleurer, et ce sentiment d’être comprise, par-delà le moniteur de la salle d’exposition? Qui, dans ce grand et froid musée, a compris que cette femme était une artiste? Pourquoi cette façon de faire bancale et tâtonnante me touche plus que toutes les œuvres maîtrisées et techniquement irréprochables que j’ai eu l’habitude d’appeler art? Pourquoi cette voix, ce corps, cette posture font-ils chanceler toutes mes réserves, mes préconceptions, mes limites de ce qui était possible, interdit, réservé à d’autres?
Quand on dit que Sylvie Laliberté – avec les mots savants de l’histoire de l’art – fait un art post-féministe, je pense qu’on parle d’une façon de pouvoir se filmer, se penser et se représenter qui n’était pas possible avant la première révolution féministe. Et puisque c’était impossible, cette façon de pouvoir s’imaginer ne pénétrait pas dans les nuits des petites filles. Nous étions prisonnières de représentations tordues qui rendaient certaines d’entre nous claustrophobes. Et quand à 12 ou 13 ans, dans mon souvenir peut-être inventé, je tombe par hasard, sans préparation de l’histoire de l’art, sur un moniteur qui me permet d’entrer en relation avec les mots, l’audace, le corps et le cadre de Sylvie Laliberté, ma nuit noire s’éclaire, mon thorax s’ouvre, et je pense alors que le monde sera différent.
Naomie Décarie-Daigneault
Directrice artistique de Tënk